Gorée, le village mémoire et la traversée de la « Porte du non-retour »

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Je repars de Gorée avec la tête pleine de souvenirs, le cœur rempli de la force de 20 femmes d'exception, et des engagements clairs pour la suite.

Débarquer à Gorée après la traversée en chaloupe depuis Dakar, c’est entrer dans une autre dimension. Ici, pas le moindre vrombissement de moteur, ni voiture ni moto : tout se fait à pied, au rythme des pas qui résonnent sur le sol rocailleux. Plongez avec moi dans ce sejour inoubliable.

Photo d’arrivée à Gorée. C : Lucie

C’est un petit village paisible où tout le monde se connaît et où l’étranger est immédiatement repéré par un sourire chaleureux. Tout rappelle trois siècles en arrière : les façades colorées aux pierres anciennes, les chambres aux volumes impressionnants de la résidence principauté, la grande tour qui domine l’île, l’école communale, le lycée, le commissariat unique, le dispensaire… et cette sécurité totale, sans vol ni agitation.

Mais Gorée est surtout l’île de la mémoire. En arpentant ses ruelles et en pénétrant dans la Maison des Esclaves, l’émotion vous prend aux tripes. Et puis il y a ce moment suspendu, face à la Porte du non-retour. Cette étroite ouverture béante sur l’océan, par laquelle des milliers d’êtres humains ont été poussés vers les navires négriers. Franchir ce seuil, c’est se dire qu’à l’époque, lorsqu’un esclave arrivait là, il savait, avec une certitude absolue, qu’il ne reverrait plus jamais sa terre natale, qu’il ne reviendrait plus jamais. Regarder l’histoire en face de cette manière remet radicalement nos combats du présent en perspective.

Nommer le pouvoir et déconstruire les récits de domination

Dès la cérémonie d’ouverture sous l’égide du Gorée Institute et de la Fondation de l’Innovation pour la Démocratie, le ton était donné : créer un espace de confiance, de transmission, de soin et de confidentialité.
Pendant trois jours, aux côtés notamment de notre chère Professeure Fatou Sow, une figure tutélaire de la pensée féministe africaine, nous avons disséqué les systèmes de domination et cette fâcheuse tendance à l’invisibilisation des contributions féminines. Bien souvent, lorsque les femmes mènent des luttes décisives, la reconnaissance publique finit par glisser vers les hommes occupant les fonctions officielles. Nous avons dénoncé ces standards d’exigence démesurés qui pèsent sur les femmes en responsabilité, à qui l’on pardonne si peu et à qui l’on demande sans cesse de justifier leurs compétences.

La professeure Fatou Sow et moi, quel privilège. C : Fadwa

Les mouchoirs au centre : quand la vulnérabilité devient un acte de force et de soin

L’un des aspects les plus bouleversants de cette résidence restera ces moments de vulnérabilité pure que nous avons partagés. Dans ces cercles de parole, on écoutait, on pleurait, on réconfortait, sans jamais juger. Si bien qu’à chaque fois que l’émotion montait et que les larmes coulaient, on mettait tout simplement les mouchoirs au centre du cercle.
La sororité n’est pas un concept abstrait : elle se vit là, dans cette main tendue, dans cette écoute totale, et dans la certitude que l’on peut déposer ses fardeaux sans peur d’être jugée.

Toutes les participantes réunies. C : Syndie

Lire aussi : L’art de rompre et le poids des recits : quand la vie rejoint les pages d’un manifeste

Réinventer la démocratie et porter la voix du fact-checking

Dans le Panel 2 consacré aux alternatives démocratiques, aux côtés de la Pr Fatou Sow et de Sarah Marniesse, j’ai rappelé combien l’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est un rempart démocratique.

Aujourd’hui, le pouvoir de faire taire une femme engagée passe trop souvent par l’espace numérique et la désinformation. Il suffit d’une rumeur fabriquée ou d’une campagne de sabotage de la crédibilité pour polariser le débat. Face à ces stratégies, nous devons rééduquer notre regard critique : Pourquoi cette info sort-elle maintenant ? Qui la diffuse et dans quel but ?

Au micro du podcast : Raconter d’où l’on vient, de Mondoblog à aujourd’hui

Pendant le camp, j’ai également eu le grand plaisir de m’asseoir pour un entretien avec Sarah Marniesse dans le cadre du podcast « Celles qui portent l’Afrique ». J’avais préparé des questions, mais la passion a pris le dessus.

Nous avons parcouru les grands chapitres de mon engagement :
Mon père, son amour inconditionnel pour les lettres, et ces livres qu’il me donnait à lire pour en faire des résumés.
Mes racines à Bafang, mon retour à Douala: la radio, la presse écrite, la télé, et Gabriel, celui qui m’a tendu la main pour la toute première fois en m’invitant à rédiger des articles sur son site web, menant à mon tout premier papier sur la dernière d’Arsène Wenger à l’Emirates Stadium.
L’aventure Mondoblog, où j’ai réussi le concours d’une main de maître parmi 1049 candidatures, avec 99 articles sur 100 publiés à la une, et mes interventions remarquées dans l’émission 3 milliards de voisins sur RFI.
L’ABC (Association des Blogueurs du Cameroun), où j’ai servi avec passion et rigueur comme membre active, puis au sein du bureau, avant de reprendre mon rôle de membre active. Etes prix de meilleure blogueuse…

La fermeture de Mondoblog et la naissance de www.badalfohmoh.com, ce portail de liberté et de militantisme que je fais vivre aujourd’hui.
L’aventure Class PRO, la formation en fact-checking, mon premier livre Blogueuse et debout, le second qui arrive bientôt, et nos projets comme CritiKids ou le SALEMI.
Et enfin, ma grande leçon de vie : les mots font mal, soyons bienveillants, faisons attention à ce que nous disons et comment nous le disons.

J’ai aussi eu l’occasion d’exprimer mon amour pour le football, et mon immense respect pour Sadio Mané. S’il est le meilleur joueur africain à mes yeux et pas seulement parce que j’étais au Sénégal au moment de l’enregistrement, c’est parce qu’il sait d’où il vient, ce qu’il a traversé, et qu’il fait tout pour que les autres ne le subissent pas. Il suffit de voir ce qu’il accomplit pour transformer son village. Prendre soin des siens, c’est la plus belle des victoires.

De Gorée à la suite : Ce que je ramène dans mes valises (et un vœu pour l’avenir)

Je repars de Gorée avec la tête pleine de souvenirs, le cœur rempli de la force de 20 femmes d’exception, et des engagements clairs pour la suite. Aucun combat individuel ne tient sans collectif, et aucune transformation démocratique ne se fera sans l’autonomie et la voix des femmes.

À travers ces lignes, c’est aussi un souhait profond que je veux poser ici, comme une main tendue vers la Fondation de l’Innovation pour la Démocratie et le Gorée Institute : j’aimerais tant qu’une ou plusieurs membres de Class Pro Cameroun ou de nos différentes antennes puissent, à l’avenir, participer à ce programme d’exception. Offrir cet espace de respiration, de formation et de sororité à nos jeunes militantes de terrain, c’est leur permettre de se ressourcer, car ce lieu et cette énergie font un bien infini.

Merci au Gorée Institute, aux organisatrices, aux panélistes, à Sarah, et à chaque participante pour cette parenthèse d’histoire, de larmes partagées et de liberté.

Avec toute ma gratitude,
Badal

Carnet de bord photographique de Gorée.

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Badal Fohmoh

Journaliste • Autrice • Blogueuse • Militante EMI • Fondatrice de Class Pro

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