L’IA n’écrit pas seule : retour d’une immersion journalistique

Partagez cet article

En franchissant le seuil de la salle de formation de l'IFC de Yaoundé, j'apportais avec moi toutes mes craintes sur l'IA. J’en suis ressortie avec des outils, oui, mais surtout avec une conviction renforcée : le journalisme ne peut pas déléguer son éthique aux machines.

J’ai récemment pris part à une formation consacrée à l’intelligence artificielle et à ses usages dans le journalisme. Une immersion vécue entre curiosité professionnelle, questionnements éthiques et responsabilité citoyenne, à un moment où les technologies transforment en profondeur nos manières d’informer.

J’ai postulé à cette formation à quelques heures de la clôture de l’appel. Et comme souhaité, j’ai reçu quelques semaines plus tard, le mail m’annonçant ma selection. Organisée par l’ambassade de France au Cameroun en partenariat avec l’école supérieure de journalisme de Lille, la formation s’est tenue dans l’enceinte de l’IFC de Yaoundé. Je me souviens même avoir monté un CV uniquement pour cet appel. Une semaine à Yaoundé m’a paru plus courte que jamais, la formation était intense, enrichissante si bien que les jours sont passés assez vite. Je résidais vers chapelle TKC, un quartier populaire de la capitale, et l’ambiance en famille était nikel. Du 17 au 21 novembre 2025, j’ai été transformée.

Entrer en formation avec mes doutes

En franchissant le seuil de la salle de formation de l’IFC de Yaoundé, j’apportais avec moi toutes mes craintes sur l’IA. Je dis bien toutes, parce que j’ai toujours cru qu’utiliser l’IA était mauvais. Encore plus, pour un journaliste, un blogueur. Je suis entrée dans la salle avec deux casquettes bien ancrées. Celle de journaliste sportive, avec MboaFoot, habituée au rythme du terrain, à l’adrénaline des matchs, à la pression de l’actualité sportive. Et celle de formatrice en éducation aux médias et à l’information, avec Class Pro, profondément attachée à l’esprit critique, à l’éthique et à la transmission.Très vite, j’ai compris que je n’allais pas simplement apprendre l’IA. J’allais être obligée de me repositionner. Je suis surtout aller à cette formation avec des questions, des doutes, parfois même des appréhensions. J’en suis ressortie avec des outils, oui, mais surtout avec une conviction renforcée : le journalisme ne peut pas déléguer son éthique aux machines. Je n’y allais pas pour me laisser séduire par la promesse de la technologie. J’y allais pour comprendre.

Comprendre ce que l’IA change réellement dans notre métier

Avant de comprendre, j’ai été heureuse de revoir quelques camarades de plume : Laurentine et Carmen. Puis, le vif du sujet : présentation et attentes. J’avais surtout hâte de comprendre ce que l’intelligence artificielle facilite, ce qu’elle accélère, mais aussi ce qu’elle fragilise. Je voulais tout comprendre, surtout, où commence et où s’arrête la responsabilité humaine.

La première journée a posé les bases : qu’est-ce que l’IA, réellement ? Que peut-elle faire, et surtout, que ne doit-elle pas faire dans une rédaction ? Enjeux éthiques, usages journalistiques, promesses séduisantes, limites bien réelles… mais aussi un regard lucide sur nos réalités camerounaises : manque de moyens, pression de la rapidité, besoin de fiabilité. Grâce aux explications claires et accessibles de Stéphane Rabut, l’IA est sortie du fantasme pour devenir un outil. Un assistant puissant, oui. Mais jamais un rédacteur en chef. 😎

Dès les premiers échanges, une chose est devenue claire : l’intelligence artificielle n’est ni neutre ni magique. Elle est le produit de choix humains, de données orientées, de logiques parfois invisibles mais jamais innocentes. Mon regard sur l’IA a donc changé dès le premier jour de la formation.

Le déclic : le prompting comme langage

Très vite, un mot s’est imposé comme le cœur battant de cette formation : le prompting. Avant, je demandais à l’IA comme on donne un ordre rapide. Aujourd’hui, je construis une consigne comme un brief éditorial : rôle, mission, contexte, public, style, contraintes. Ce simple déplacement a tout changé. Parler aux machines m’a forcée à mieux structurer ma pensée, à être plus rigoureuse, plus consciente de mes intentions. Ironie totale : en voulant apprivoiser l’IA, j’ai surtout appris à mieux me comprendre comme journaliste. 😅

J’ai subi une métamorphose express. 😂 En une semaine à peine, je me suis retrouvée à endosser des rôles que je n’avais pas anticipés. Autrice, d’abord : écrire Les lunettes-vérité d’Elara, un livre pour enfants, un vrai. Une façon douce de transmettre l’esprit critique dès le plus jeune âge. Productrice ensuite : créer un son et une vidéo interactive pour raconter mon ressenti durant les premiers jours de formation.Technicienne aussi : j’ai manipulé plus d’outils que durant toute l’année précédente : Gemini, Google AI Studio, Le Chat, Toolbox, Kimi, Flow, HeyGen AI… une vraie plongée. Et enquêtrice 2.0, enfin : analyser la crise MINSEP – FECAFOOT et l’élimination des Lions Indomptables à la prochaine coupe du monde à l’aide de l’IA. Parce que même le football peut être lu autrement quand les outils changent.

Le moment le plus savoureux reste celui où j’ai évoqué, toute fière, des outils de fact-checking assisté par l’IA comme VERA ou MyDataCheck… avant de réaliser que notre formateur les avait déjà prévus au programme du jour. 😂 Et sans vraiment m’en rendre compte, j’ai hérité d’un rôle inattendu : Madame Assistance Technique. On venait me voir pour comprendre, dépanner, reformuler, rassurer. J’ai pris ce rôle à cœur, presque naturellement. Peut-être parce que transmettre fait autant partie de moi que produire de l’information. Et à ce stade, j’ai compris que ce bootcamp n’était pas une simple formation. C’était un entraînement intensif à la survie journalistique à l’ère de l’IA.

Lire aussi : À Dakar, j’ai vu la vérité reprendre souffle

Apprendre à utiliser sans renoncer à penser

La formation a permis d’explorer des outils, des cas concrets, des usages déjà présents dans certaines rédactions : aide à la transcription, à la veille, à la vérification, à l’analyse de données.
Mais chaque démonstration technique ouvrait aussitôt une question éthique. Qui programme ? Qui contrôle ?
Qui corrige quand l’algorithme se trompe ? Et surtout : qui assume les conséquences de l’erreur ?

C’est là que le journalisme reprend toute sa place.
L’IA peut assister. Elle peut proposer. Elle peut suggérer.
Mais elle ne porte ni la responsabilité sociale de l’information, ni la conscience du contexte, ni la sensibilité humaine face aux réalités vécues.

Cette immersion est venue nourrir une réflexion que je porte depuis longtemps à travers mon engagement en Éducation aux Médias et à l’Information. Former à l’esprit critique, ce n’est pas seulement apprendre à vérifier une information, c’est apprendre à interroger les outils eux-mêmes.

Dans un contexte africain marqué par la désinformation, les inégalités d’accès au numérique et les tensions démocratiques, l’IA peut être une opportunité… ou un risque supplémentaire. Tout dépend de la manière dont nous, journalistes et formateurs, choisissons de nous en saisir. Et c’est ici que la charte prend tout son sens.

Lille ou le futur à hauteur humaine

Quand je suis arrivée à la formation le dernier jour, j’étais aussi motivée et joyeuse que les jours précédents. Enfin, je rentrais à Douala après la formation. 😅 Yaoundé me paraît toujours une ville pas ambiancée, trop sérieuse et surtout la vie y est chère.

Lorsque j’ai parcouru mes mails et que j’ai vu celui de madame Anaëlle Roucou m’annonçant ma selection pour l’immersion à Lille, je suis sortie de la salle, je n’avais qu’une seule envie : crier, crier très fort. Et comme pas instinct, ma grande sœur m’appelait à ce moment précis. 😂 Je lui ai naturellement informée et nous avons crié ensemble, au téléphone. 😂 J’avais enfin une date pour mon départ, j’allais en France. Tu imagines ? Ma joie était grande mais il ne fallait pas frustrer les autres. Je devais attendre l’annonce officielle. Chose qui a été faite avant la remise des parchemins. J’allais en France avec Stéphanie Anaba.

L’immersion à Lille a prolongé les réflexions nées en formation. À l’ESJ Lille, les échanges avec Olivier Aballain ont été rassurants : le terrain, le jugement, l’enquête, l’éthique restent le cœur du métier. Puis, dans les rédactions comme La Voix du Nord, j’ai vu une chose essentielle : l’IA y est pensée comme un outil d’appoint. Un assistant pour synthétiser, proposer, accélérer certains formats. Mais jamais comme un remplaçant.

Dans les archives de la presse francophone d’avant la Seconde Guerre mondiale, j’ai aussi ressenti un fil invisible : celui d’une histoire journalistique africaine profondément ancrée, vivante, et toujours en dialogue avec le monde.

Ce que je retiens, au fond

Je ne suis pas ressortie de cette formation et de cette immersion rassurée, mais plutôt lucide. Lucide sur les possibilités, lucide sur les dérives, lucide sur l’urgence de former, d’encadrer, de débattre. Oui, parce que l’IA n’écrit pas seule. Drôle mais vrai elle écrit ce que nous lui permettons d’écrire. L’IA ne nous remplace pas. Elle nous oblige à être meilleurs, à être plus clairs, à être plus humains.

Priorité à l’humain, contrôle éditorial et formation continue reste le mot d’ordre. Je suis rentrée de cette expérience transformée, renforcée, et surtout convaincue que l’éducation aux médias et à l’information est plus que jamais indispensable pour accompagner ces mutations.

Merci à l’ESJ Lille et à l’Ambassade de France au Cameroun pour ce pont entre les savoirs, les pratiques et les territoires. J’ai ramené le meilleur et je le partagerai le mois prochain à l’IFC de Douala.

Alors, si tu auras du temps, n’hésite pas à faire un tour. Ce sera un échange, une causerie. Je serai ravie de t’y rencontrer.

Avec toute ma gratitude,

Badal

Partagez cet article

Badal Fohmoh

Journaliste • Autrice • Blogueuse • Militante EMI • Fondatrice de Class Pro

Cet article vous a éclairé ?

Le journalisme indépendant a besoin de soutien.  Offrez-moi un café symbolique.

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest

2 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
trackback
8 mois il y a

[…] Lire aussi : L’IA n’écrit pas seule : retour d’une immersion journalistique […]

trackback
8 mois il y a

[…] Lire aussi : L’IA n’écrit pas seule : retour d’une immersion journalistique […]

2
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x