À Toubab Dialaw, j’ai appris à me choisir

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On ne repart pas d'Impulse comme on est arrivé. On repart avec des outils, des alliées, et une vision plus claire de ce qu'on veut changer et de comment le faire.

Cinq jours pour raconter mon histoire, écouter celle des autres et me poser la question que je repoussais depuis longtemps : et moi, dans tout ça ?

Du 13 au 17 octobre 2026, le module 2 du parcours IMPULSE nous a ramenées à Toubab Dialaw. Après le « moi » du premier module, place au « nous » et au « maintenant ». J’y suis arrivée avec des projets plein la tête. J’en suis repartie avec une décision : me mettre enfin sur ma propre liste de priorités.

Couvertures des deux livrets, module 1 et module 2 – C : Badal FOHMOH]

Retrouver l’océan, retrouver les visages

Il y a des retrouvailles qui n’ont pas besoin de mots. Sur le sable de Toubab Dialaw, nous étions de nouveau 24, venues de 12 pays, avec six mois de combats, de doutes et de victoires dans nos valises

Dès le premier matin, Claire, l’une de nos formatrices, a posé cette question toute simple, mais redoutable :

« Que se passe-t-il pour vous en ce moment ? Et que devez-vous faire pour être pleinement présente et tirer le meilleur parti de la semaine ? »

Une question qu’on esquive si souvent au quotidien. Pour y répondre : un exercice d’écoute active. Deux fois cinq minutes, puis deux fois six. À tour de rôle, l’une parle et l’autre écoute, sans interrompre, sans juger. Rien de spectaculaire en apparence, et pourtant, cela change absolument tout : quand on ne vous coupe pas la parole, on entend enfin ce qu’on pense.

Face à cette question, les digues ont sauté. Ma binôme et moi avons pleuré toutes les larmes de notre corps. Chacune portait son propre poids, une lourdeur, une situation intime, chacune traversait une tempête particulière que ces mots sont venus réveiller sans détour, nous obligeant à déposer nos masques dès les premières heures.

Un autre paperboard nous attendait : « Mettre à jour votre vision ». À quoi allez-vous penser ? Qu’allez-vous faire ? Qu’allez-vous dire ? Qu’est-ce que les autres diront de vous ? Des questions qu’on garde en tête toute la semaine, et qu’on retrouvera à la fin du parcours.

Le paperboard « Vision » C : Badal FOHMOH

Mieux se connaître pour mieux décider

Le premier jour, nous avons exploré nos préférences psychologiques et le modèle du Zig-Zag pour prendre des décisions. Mon profil m’a rappelé ce que je savais déjà : je suis introvertie, concrète, rationnelle et structurée. L’exercice m’a surtout appris autre chose : une bonne décision demande de passer par tous les angles, les faits, les possibles, la logique et les valeurs des personnes concernées. Le feedback entre pair.e.s est devenu notre langage commun. On ne dit plus « c’était bien ». On dit ce qu’on a vu, ce qu’on a ressenti, ce qu’on a retenu.

Le leadership féministe, une affaire de pouvoir

Le deuxième jour, nous avons parlé de pouvoir. Le mot qui dérange, celui qu’on préfère souvent contourner. Le diamant du leadership féministe de Srilatha Batliwala nous a donné une grille de lecture : le pouvoir, les principes, les politiques et le but, les pratiques. Un leadership qui ne sépare jamais ses valeurs de ses actes.

Je retiens cette idée : être un.e leader, c’est d’abord être conscient.e de son propre pouvoir, pas seulement de celui des autres. Le soir, un film est venu prolonger cette réflexion.

Goliath : la soirée où le cinéma est devenu un cours de plaidoyer

Le mercredi soir, la soirée cinéma-débat nous a mises face à Goliath, un film sur la bataille contre l’industrie des pesticides. Je suis sortie de la salle avec un carnet plein et des questions plein la tête. Voici ce que j’en retiens, sur tous les plans.

Sur le plan humain : Le film commence par la souffrance passive : un agriculteur perd sa ferme à cause des pesticides, des malades, des familles, des chercheurs isolés. Puis vient le choix moral de lutter. J’ai retenu que la colère ne naît pas toujours d’un événement spectaculaire. Elle naît souvent d’une douleur longtemps tue qui finit par exiger une réponse.

Sur le plan collectif : Le film dit une chose simple : un combat individuel reste isolé s’il ne crée pas de collectif. Il montre la nécessité absolue de relier les victimes isolées (agriculteurs, malades, familles, scientifiques) autour de valeurs partagées : la santé, la justice, la dignité. C’est le passage du « je » au « nous » que nous allions travailler toute la semaine.

Sur le plan stratégique : Il y a un moment où l’inertie n’est plus une option. La prise de conscience doit devenir mobilisation stratégique : une décision de justice, une manifestation, une révélation médiatique. Chaque outil a sa place et son moment. C’est exactement la logique des tactiques de plaidoyer que nous avons explorées ensuite.

Sur le plan du pouvoir : En face, la force est financière et institutionnelle. De notre côté, la force est faite de valeurs : la ténacité, la force tranquille, l’authenticité. Le film rappelle que les grands moyens ne remplacent pas la légitimité

Sur le plan de l’information : Le film montre une bataille de la fabrique du doute : le lobbying face à la vérité, et des techniques de communication stratégique pour brouiller les pistes. En tant que fact-checkeuse et militante de l’EMI, je n’ai pas été surprise de voir à quel point la désinformation peut être organisée, financée, professionnelle. Face à elle, l’éducation aux médias n’est pas un luxe, c’est une ligne de défense.

Sur le plan éthique : Ce film ne romantise pas le militantisme. Il montre son coût humain : la fatigue, la pression sociale, le doute. Il pose aussi une question qui m’a suivie toute la semaine : jusqu’où aller pour défendre la vérité ?

Je n’ai pas de réponse définitive. Mais j’ai une certitude : on ne tient pas dans la durée si l’on n’apprend pas à se préserver et à ne pas porter seule. Une leçon que j’ai gardée pour mon plan à six mois.

L’affiche du film Goliath. C : Allô ciné

Mon histoire de soi : quand on pleure ensemble

Le troisième jour était celui du récit public : l’histoire de soi, l’histoire de nous, l’histoire de maintenant. La méthode tient en trois mots : défi, choix, résultat. Chacune avait deux minutes pour raconter, trois minutes pour recevoir le feedback de son groupe.

Deux minutes, c’est court. Il faut choisir un moment, pas toute une vie. Mon moment, c’est celui où j’ai décidé de me mettre à écrire vraiment, d’abord sur les réseaux sociaux, puis plus librement. Ce choix m’a donné trois résultats : la joie d’avoir écrit exactement comme je le voulais, un livre, et Class PRO. Mon défi du moment : être passionnée aujourd’hui et épuisée le lendemain. Appuyer sur « publier », c’est prendre la parole publiquement. Et après « publier », il faut assumer. Ce que le guide ne dit pas, c’est ce qui se passe quand on raconte vraiment. Nous avons beaucoup pleuré. En écoutant les histoires des unes et des autres, des douleurs et des fardeaux portés depuis longtemps sont arrivés au milieu de la salle. Des choses que certaines n’avaient jamais dites à voix haute. Dans ces moments de vulnérabilité, nous existions pleinement, écoutées sans être jugées. Personne n’a cherché à réparer, à conseiller ou à minimiser. On a simplement fait de la place.

Et la règle était claire : ce qui est dit ici reste ici. Je ne raconterai donc l’histoire de personne. Je peux parler de la mienne. Ce jour-là, j’ai pleuré à chaudes larmes, jusqu’à devoir sortir prendre l’air. À un autre moment, c’est moi qui ai accompagné ma binôme dehors. Nous avons pleuré toutes les deux, chacune sur l’épaule de l’autre, longuement, jusqu’à ce que la douleur se dissipe.

Aujourd’hui, je peux en rire. Alors que ce jour-là, je n’avais plus de mots. Et c’est peut-être cela, la force de cet espace : après avoir déposé ce qu’on portait, on se sent plus légère, moins lourde. On n’est plus seule avec son histoire. Je n’avais jamais mesuré à quel point être écoutée sans être jugée peut être un acte de soin, et un acte politique. Il n’y a pas de leadership durable sans cette solidité-là.

Un petit moment photo. C : Hanae

De « moi » à « nous », puis à « maintenant »

Au bout du tour de table, j’avais 24 histoires dans la tête et une certitude : nos valeurs se ressemblent bien plus que nos parcours.

L’histoire de nous nous a fait lister ce qui nous rassemble : l’égalité, le respect, la liberté, l’empathie, la solidarité, la sororité, la justice… Puis est venue l’histoire de maintenant, la plus exigeante, celle qui se termine par une demande : « Voulez-vous vous joindre à moi pour… ? »

J’ai compris pourquoi les récits mobilisent : ils s’appuient sur l’émotion. Il y a des émotions qui freinent l’action (l’inertie, l’apathie, la peur, l’isolement, le doute) et d’autres qui la déclenchent : l’urgence, la colère, l’espoir, la solidarité, et cette conviction que « vous pouvez faire une différence ». Un bon récit public aide à passer des unes aux autres.

Plaidoyer, tactiques et conflits : apprendre à jouer collectif

Le vendredi, nous sommes passées à la stratégie : recherche, pression politique, présence, médias, mobilisation populaire, communication, alliances. Quelle combinaison d’outils pour quelle cible ? De quoi avons-nous besoin ? Quel rapport coût-bénéfice ? Nous avons testé tout cela en jeux de rôle, puis exploré les cinq modes de gestion des conflits : rivaliser, collaborer, chercher un compromis, éviter, céder.

Les consultations de projet en trio ont rythmé la semaine. Soixante minutes pour présenter son projet sur une page, répondre aux questions, puis tourner sa chaise et écouter ses deux consultantes en parler sans pouvoir répondre. Pour une personne qui aime tout expliquer, c’est un vrai exercice de lâcher-prise. Et c’est souvent là que les meilleures idées se glissent.

« Me choisir » : mon plan à 1, 3, 6 mois et jusqu’à l’éternité

Le dernier jour, on nous a demandé de prendre du recul et de planifier. Sur ma page, une expression revient à chaque étape : me choisir.

Dans un mois : me choisir, ne pas vouloir tout contrôler ni tout faire parfaitement, nouer de nouvelles alliances, déléguer davantage.

Dans trois mois : me choisir encore, anticiper, me rapprocher des partenaires que je cible, rejoindre de nouveaux espaces, me blâmer moins, ne pas tout porter seule.

Dans six mois : me choisir, toujours. Lâcher prise, trouver de nouveaux partenaires pour Class PRO. Être calée sur les préparatifs de SALEMI 2027. Continuer à perfectionner mon bilinguisme, et rester reconnaissante. Je l’écris ici parce qu’un engagement dit publiquement tient mieux.

Ce que je garde

Je garde cette phrase du film : un combat individuel reste isolé s’il ne crée pas de collectif. Je garde les silences où l’on pense enfin. Je garde les rires du synthé, les rires du soir et les 24 voix qui, pendant cinq jours, m’ont donné le droit d’être entière.

Je garde les larmes partagées, et la certitude qu’on peut être fragile et debout en même temps.

Je garde aussi précieusement ces trésors du cœur emportés dans ma valise : le magnifique sac en crochet et le livre Je ne poursuis pas, je me choisis (signé par la malgache Viviane Raharinaina) offerts par Eva de Madagascar, le superbe tableau de dromadaires offert par Mokhtar de Mauritanie, le précieux manifeste Rompre offert par Fatou du Sénégal, ainsi que la poignée de bonbons glissée avec tendresse par les unes et les autres, pour une qualité de moi qu’ils ont apprécié durant le parcours. Des petites attentions qui rappellent la douceur de notre collectif.

Quelques précieux souvenirs de Toubab et d’Impulse. C : Badal FOHMOH/Mouna

Le parcours ne s’arrête pas là. Mais la vraie suite se joue maintenant, chez nous, dans nos organisations, dans nos villes, dans nos pays.

On ne transforme pas durablement le monde en s’oubliant soi-même.

Et toi ? Quelle est ton histoire de maintenant ? À quoi voudrais-tu inviter les autres à se joindre ? Écris-moi, et construisons ensemble !

Avec gratitude,

Badal

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Badal Fohmoh

Journaliste • Autrice • Blogueuse • Militante EMI • Fondatrice de Class Pro

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3 jours il y a

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